Malaise au travail

samedi 9 juin 2007

Les récentes affaires de suicides de salariés ont relancé le débat sur la souffrance psychologique dans le contexte professionnel. En partenariat avec L’Express, France 5 consacre mardi 15 mai son émission Enquête de santé à ce sujet. Reportage à Paris et Nanterre

Je vais vous poser quelques questions, puis je vous laisserai la parole : où travaillez-vous ? Depuis combien de temps ? Quelle est votre formation ?" Bienveillante et attentive, le Docteur Sylvie Rondey ne quitte pas des yeux la femme rousse assise de l’autre côté du bureau. C’est le médecin du travail qui envoie Martine, 55 ans, cadre dans un centre médico-social. Depuis décembre 2005, elle est prise dans un engrenage infernal. Elle raconte sa candidature aux élections de délégués du personnel sous l’étiquette CGT, les accusations de faute professionnelle, la mise à pied, la convocation à la gendarmerie, l’animosité d’une partie de ses collègues.

Elle dit aussi, avec pudeur, les arrêts maladie à répétition, les médicaments, les insomnies, les cauchemars. L’inspection du travail a beau lui avoir donné raison, Martine se rend au bureau la peur au ventre, tous les matins. « Il faut que vous sortiez de votre entreprise pour vous reconstruire, tranche le Dr Rondey. Et que vous parliez avec un psychologue spécialisé pour comprendre ce qui s’est joué. » Martine repart, un peu rassérénée, une adresse en poche. Elle reviendra en septembre.

Sans fenêtre ni téléphone

Voilà deux ans que Sylvie Rondey assure cette consultation à l’hôpital Fernand Widal, à Paris. Deux fois par semaine, des hommes et des femmes viennent ici déverser leur détresse. Leur mal de vivre, et de travailler. Comme Françoise, en larmes, qui ne comprend pas pourquoi son chef de service la malmène depuis cinq ans. Comme Joëlle, placardisée dans un bureau sans fenêtre ni téléphone, avant d’être licenciée pour une faute grave qu’elle nie. « Cela ne désemplit pas, soupire Sylvie Rondey, médecin inspecteur régional du travail dans sa deuxième vie. Toutes les catégories socioprofessionnelles, dans le public comme dans le privé, sont touchées. Le point commun de mes patients, c’est d’être très investis dans leur boulot. » Elle les écoute. Essaie de les convaincre qu’ils n’ont rien à se reprocher. S’assure qu’ils sont bien épaulés, juridiquement et médicalement. Tente de comprendre comment ils veulent « solder leur histoire pour repartir. »

Des consultations comme celle-là, il en existe désormais dix-huit en France, souvent au sein de services hospitaliers de pathologies professionnelles. La mairie de Paris créera la sienne dans quelques mois. La première a été ouverte par la psychanalyste Marie Pezé en 1995, à l’hôpital Max-Fourestier de Nanterre (Hauts-de-Seine). Chaque année, elle y reçoit 900 patients. « Des fracassés du travail », dit-elle. Son verdict est sombre : « La situation a considérablement empiré depuis quelques années. On a vu se multiplier les pathologies aiguës, psychiques mais aussi somatiques. En 2003, on a recensé 24 000 cas de troubles musculo-squelettiques - soit 70 % des maladies professionnelles. En 1992, on n’en relevait que 2 600… Les récents suicides de salariés, notamment chez Renault, confirment cette dégradation. » Signe des temps, le sujet a même fait une percée sur les écrans avec des films comme Ressources humaines, Violence des échanges en milieu tempéré ou Sauf le respect que je vous dois.

Aujourd’hui, c’est le psychisme, plus que le corps, qui est sous pression. « Les cinq facteurs de cette forme de souffrance sont à la hausse, estime le psychiatre Patrick Légeron, patron du cabinet Stimulus, spécialisé dans le stress professionnel : la charge mentale, qui conjugue quantité de travail et pression du temps et des objectifs ; les changements permanents auxquels est soumise l’entreprise ; la frustration engendrée par le manque de reconnaissance ; la perte de sens ; les relations entre collègues, faites de concurrence plus que de solidarité. »

Pourtant, une enquête publiée en janvier par le ministère de l’Emploi soulignait que « l’intensification du travail semble avoir connu une pause, même si le sentiment de travailler dans l’urgence ne recule pas. » Mais c’est justement l’urgence qui place les salariés face à un dilemme : comment concilier les exigences de productivité avec leur souci de bien faire leur métier ? « Une partie d’entre eux n’y parvient pas, note Philippe Davezies, médecin et chercheur en santé du travail. Ils en souffrent et finissent par craquer, pour peu qu’ils soient, en prime, fragilisés pour des raisons personnelles. »

Comme Dominique, médecin dans une entreprise publique, à laquelle sa direction a intimé l’ordre de ne pas s’occuper des dysfonctionnements informatiques qui perturbaient sa tâche. « J’avais la responsabilité des résultats, mais pas le droit de remédier aux défaillances du système, raconte-t-elle. Je ne pouvais pas m’y résoudre. Pour être passée outre, je me suis retrouvée devant le conseil de discipline. » Les crises d’étouffement lui ont vite rendu la vie impossible. Au point d’être déclarée inapte à son poste. Les syndicats n’ont pas levé le petit doigt, ses collègues non plus.

La souffrance dans le milieu professionnel est avant tout une pathologie de la solitude, observe le psychiatre Christophe Dejours, directeur du laboratoire de psychologie du travail au Conservatoire national des arts et métiers. Les nouvelles organisations, en privilégiant l’individualisation de l’évaluation, ont détruit les solidarités et le vivre ensemble. Si vous vous enfoncez, personne ne bouge." Certains ne s’en relèvent pas.

L’Express.fr du 14/05/2007 - Anne Vidalie

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